Maison de la géographie de Montréal  
     
 

Lieu et date : à venir

 

 
 


Maison de la géographie de Montréal

www.cafesgeographiques.ca

Café Églité des sexes
Ingoma nshya 
ou le symbole par excellence  de l’égalité des sexes
à la mesure des défis du XXIe siècle

L’égalité des sexes au XXIe siècle. 
Quand l’Afrique fait la leçon à l’Occident.

Edith Mukakayumba, Ph.D. et Jules lamarre, Ph.D.
Maison de la géographie de Montréal

L’élection, en décembre 2011, de la Gambienne Fatou Bensouda, au poste de procureure générale de la Cour pénale internationale, a confirmé l’une des tendances lourdes du XXIe siècle : le renversement des monopoles dans plusieurs secteurs d’activités. D’abord observé dans le domaine de l’économie, par la montée spectaculaire des nouvelles puissances comme la Chine et l’Inde, ainsi que par le renforcement des économies de plusieurs pays du bloc communément désigné par l’expression « Tiers monde », ce renversement ne cesse de se manifester sous diverses formes au bénéfice de ce dernier bloc. À quelques jours du début de la célébration du mois de l’histoire des Noirs et à l’approche de la célébration de la journée internationale des femmes, nous désirons attirer l’attention du public à celles de ces formes observées dans le domaine de l’égalité des sexes en Afrique. Examinée dans une perspective de géographie historique, l’évolution récente de la place et du rôle des femmes africaines nous oblige à reconnaître que, sur plusieurs plans et dans plusieurs secteurs d’activité, l’Afrique devrait, de nos jours, faire la leçon à l’Occident. Le but visé par la réflexion et le débat que nous souhaitons introduire ici n’est ni d’hiérarchiser les blocs, ni de les mettre en compétition mais de montrer une évolution qui devrait inciter les personnes de bonne volonté à une meilleure collaboration, basée notamment sur la réduction du poids, donc aussi du pouvoir, des préjugés et des stéréotypes. 

En septembre 2003, le Rwanda a surpris le monde entier en battant le record du nombre de femmes représentées au parlement (48,8%). Cinq an plus tard, en 2008, ce petit pays d’Afrique de l’Est a réédité l’exploit et battu son propre record, en envoyant 56,3 % des femmes à la chambre des députés. Les interrogations suscitées par ce phénomène qui a intrigué de nombreux observateurs n’ont cessé, depuis, d’alimenter les débats des plus contradictoires. Tandis que certains, surtout des groupes – organisations et institutions – qui plaident en faveur de l’égalité des sexes, y voient une avancée majeure pour les femmes, notamment en matière de mise en place des conditions favorables au développement durable (voir Genre en action, 2009; l’Union interparlementaire, 2003 et 2004), d’autres demeurent plutôt sceptiques. Bon nombre de ces derniers qualifient le phénomène de superficiel, voire de diversion politique. C’est ce dont témoignent les propos de Plasse (2008) qui affirme que : « Malgré des avancées probantes concernant la parité, l’entrée des femmes dans le parlement fait figure de vernis… ». C’est sans doute aussi ce que semble suggérer l’Observatoire sur les inégalités (2010), qui fait remarquer qu’ « il n’existe pas toujours une corrélation entre le taux de représentation parlementaire et la situation des femmes au quotidien. » Mentionnant deux cas, le Soudan et la France, où le pourcentage de femmes au parlement est le même, soit respectivement de 18,1 % et de 18,2 %, cet auteur souligne, à juste titre, que la condition féminine y est fort différente. Rien n’empêche de reconnaitre, dans l’examen de l’évolution d’autres paramètres relatifs à la condition des femmes, au Rwanda et ailleurs dans le monde, que les pays comme la France auraient bien des choses à apprendre des Africaines. C’est ce que l’on constate notamment lorsqu’on s’intéresse à d’autres secteurs d’activités.

Sur le plan économique, au Rwanda, comme partout ailleurs sur le continent africain, les femmes contrôlent le secteur économique communément appelé « secteur informel » (93.8% en 2007) .  Aussi, soulignent plusieurs sources, en plus de diriger près du tiers des ménages, elles occupent des emplois anciennement réservés aux hommes, notamment dans les secteurs du bâtiment et de la mécanique (Voir Genre en action, 2009). Ailleurs, en Afrique et sur d’autres continents, de nombreuses Africaines sont, dans plusieurs secteurs économiques, des femmes d’affaires très dynamiques et très prospères. En Afrique du sud par exemple, sur l'ensemble des entreprises cotées à la Bourse de Johannesburg, 8 % ont une femme à la tête de leur conseil d'administration et certaines comptent parmi les plus riches personnalités du pays. À l’extérieur du continent africain, des cas comme celui de la Québécoise d’origine camerounaise, Amina Gerba, qui se retrouve dans le top 25 des femmes d’affaire les plus influentes du Québec, ne cessent de se multiplier. Plus intéressant encore est le lien évident entre certaines de ces femmes fortes d’aujourd’hui et les légendaire Nana Benz qui, de leur temps, ont exercé un leadership sur l’ensemble des secteurs économiques de leurs pays et imposé le respect dans des sociétés supposées opérer selon les dictats de l’ordre patriarcal. Lorsqu’on constate en effet que certains modèles de réussite dans le domaine des affaires sont des héritières des Nana Benz (voir Sylvanius, 2007)  (filles, petites-filles ou tout simplement compatriotes) on est forcé de reconnaître que les tendances lourdes observées aujourd’hui dans le comportement des Africaines s’appuient sur des traditions propres au continent africain (voir Mukakayumba, 2011).  

D’autres secteurs d’activité où la transformation des rapports entre les sexes au bénéfice des Africaines est le plus spectaculaire sont ceux en rapport avec l’art et la spiritualité. L’exemple le plus éloquent dans le domaine de l’art est celui de l’appropriation, au Rwanda, du symbole masculin par excellence, le tambour (ingoma), par les tambourineuses connues sous le nom Ingoma nshya (qui signifie en français : les nouveaux tambours). La présentation, par ces tambourineuses, des spectacles sur les scènes internationales, tant en Europe et en Amérique du nord que sur d’autres continents, témoigne d’une conquête par les femmes, du monde sans frontières. L’autre secteur où la même tendance est observée est celui du domaine religieux et de tout ce qui a trait à la spiritualité. Être une femme pasteure ou animatrice principale d’une activité spirituelle ou religieuse du genre chorale lors des célébrations en tous genres (cultes du dimanche, mariages, funérailles,…) n’a plus rien d’étonnant pour les Africaines qui ont pris d’assaut les « territoires sacrés ». Plusieurs d’entre elles dirigent des églises, des activités pastorales, des chorales,…

Par ailleurs, si, dans le champ du politique, le cas rwandais est le plus spectaculaire, plusieurs sources soulignent que derrière le Rwanda, la palme revient à l'Afrique du Sud et au Mozambique, où le nombre des femmes au parlement est respectivement de 44,5% et de 39,2%. À ces pourcentages assez impressionnants, il faut ajouter que le continent africain est celui qui, suite à l’élection au suffrage universel d’Ellen Johnson Sirleaf au poste de président de la république du Libéria, en 2005, est de ceux qui ont accueilli une femme au rang de chef d’État. Ceci devrait faire réfléchir ceux qui prônent l’égalité des sexes en Amérique du Nord où l’on note un piètre bilan. Comme le rappellent fréquemment nos médias (voir, Radio Canada, 2006) ni le Canada ni les États-Unis n'ont encore choisi une femme pour les diriger. Enfin, toujours dans le domaine politique, voire diplomatique, la présence des Africaines n’est pas moins marquée. Des femmes membres de gouvernements, ou en fonction de présidentes d’Assemblés nationales,… aux femmes à la tête des partis d’opposition, la représentation politique des femmes africaines sur l’échiquier politique ne cesse d’étonner. Gardons une pensées pour certaines d’entre elles qui, comme Agathe Uwiringiyimana, Première Ministre du Rwanda au moment du déclenchement du génocide de 1994, ont dû payer de leur vie le prix des changements qui, dans bien des cas, prennent naissance dans des environnements particulièrement hostiles.

Le rôle primordial joué par les femmes en Afrique en politique n’a-t-il pas été réaffirmé sous un nouveau jour lors des révolutions dites du Printemps arabe ? Il serait naturellement intéressant de voir l’évolution de ce rôle aux lendemains des révolutions en question.

La présence des femmes africaines sur l’échiquier international n’est pas moins affirmée et moins impressionnante. Elle apparaît notamment par le nombre, qui ne cesse de croître, d’Africaines à la tête des organisations internationales. C’est ce dont témoigne l’élection, en décembre 2011, de la Gambienne Fatou Bensouda, au poste de procureure générale de la cour pénale internationale. Aussi, l’une des preuves des plus percutantes de cette présence des Africaines sur la scène internationale est leur nombre, qui ne cesse de croitre, parmi les lauréates du prix Nobel de la paix. Les deux Libériennes, Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee, du trio qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2011 (voir Deshayes, 2011), six ans après la Kenyanne Wangari Muta Maathai (prix Nobel de la paix en 2004), s’inscrivent dans cette tendance.

Comme en témoignent les remarques précédentes, le monde des femmes en Afrique bouge beaucoup plus qu’on ne l’imagine en Occident. On peut même pousser plus loin cette observation en suggérant que, sur bien des plans, l’Occident aurait bien des choses à apprendre du continent africain. C’est notamment l’avis exprimé par Genre et action (2009) qui souligne que « le succès des femmes rwandaises est un exemple et un encouragement pour nous femmes de tous les pays d’Afrique et d’ailleurs ». Il va de soi que, pour s’inspirer de cet exemple, et de bien d’autres, il faudrait se doter des moyens d’en savoir plus sur ce qui se passe et, surtout, sortir des schémas classiques qui, de manière générale, présentent les femmes africaines sous l’angle des préjugés et des stéréotypes qui leur sont défavorables.

La maison de la géographie de Montréal organisera, en mars prochain, une rencontre pour rendre compte de cette autre image, positive, des femmes africaines et, par cette image, de ce que l’Afrique aurait de beau et d’édifiant à apporter dans le concert des nations. L’objectif ultime de cette rencontre est de rendre compte des efforts investis un peu partout sur le continent africain dans la recherche et la mise en place des pratiques innovantes, à la mesure des défis du XXIe siècle, en faveur du développement et de la paix viables.   

Références citées et consultées

AGENCE DE PRESSE AFRICAINE (APA) (2007), « Les célèbres NANA BENZ du Togo en chute libre », http://www.icilome.com/nouvelles/news.asp?id=11&idnews=8007&f=, visité le 13 janvier 2012.

DESHAYES, Pierre-Henry (2011), « Le prix Nobel de la paix remis à un trio féminin historique », http://www.cyberpresse.ca/international/201112/09/01-4476564-le-prix-nobel-de-la-paix-remis-a-un-trio-feminin-historique.php, visité le 6 janvier 2012.

GENRE EN ACTION (2009), « Femmes et Démocratie participative : quelle leçon tirée du succès rwandais en la matière ? » http://www.genreenaction.net/spip.php?article6880m visité le 4 janvier 2012.

L’UNION INTERPARLEMENTAIRE (2011), « Les femmes dans les parlements nationaux. État de la situation au 30 novembre 2011 », http://www.ipu.org/wmn-f/classif.htm, visité le 4 janvier 2012.  

L’UNION INTERPARLEMENTAIRE (2003), « Les femmes rwandaises et la campagne électorale. 30 - 31 juillet 2003, Kigali (Rwanda) », http://www.ipu.org/pdf/publications/rwanda03_bi.pdf, visité le 4 janvier 2012.

L’UNION INTERPARLEMENTAIRE (2004) «Femmes : élections au Rwanda, séminaire au Sri Lanka. Des résultats records pour les femmes lors des élections au Rwanda », Le Monde des parlements, http://www.ipu.org/news-f/12-7.htm, visité le 4 janvier 2012.

MUTUME, Gumisai (2004), « Entrée des Africaines dans la politique », Afrique Relance, ONU, http://www.un.org/french/ecosocdev/geninfo/afrec/vol18no1/181womenfr.htm, visité le 4 janvier 2012.

MUKAKAYUMBA, Edith (2011) « La reconstruction africaine. Entre la modernité et les traditions. Les leçons du Rwanda », dans Juan-Luis KLEIN et Frédéric LASSÈRRE : Le monde dans tous ses États. Une approche géographique, Québec, les Presses de l’Université du Québec.

OBSERVATOIRE SUR LES INÉGALITÉS (2010), « La représ http://www.inegalites.fr/spip.php?page=imprimer&id_article=681entation des femmes dans les parlements mondiaux », http://www.inegalites.fr/spip.php?page=imprimer&id_article=681, visité le 13 janvier 2012.

ORGANISATION INTERNATIONALE POUR LES MIGRATIONS (OIM) (2003), « Le rôle des femmes dans la reconstruction et le développement au Rwanda », http://publications.iom.int/bookstore/free/LeRole_Rwanda.pdf, visité le 4 janvier 2012.

Plasse, Stéphanie (2008), « Rwanda : les femmes au cœur de la vie politique. Le parlement rwandais possède la plus forte représentation féminine du monde » http://www.afrik.com/article15248.html, visité le 4 janvier 2012.
 
RADIO CANADA (2006), « Une poignée de femmes dans un univers masculin », http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2006/03/02/012-femmes-accueil.shtml, visité le 13 janvier 2012.
REPUBLIQUE DU RWANDA, MINISTERE DE LA FONCTION PUBLIQUE ET DU TRAVAIL (HABIYAMBERE RUBENGA, Immaculée, consultante) (2008), « Genre et marché de l’emploi », http://www.ilo.org/public/french/region/afpro/kinshasa/download/country/rwanda/genremarcheemploi.pdf, visité le 13 janvier 2012.   

SYLVANUS, Nina (2007), « L'habilité entrepreneuriale des Nana Benz du Togo », http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=5821, visité le 13 décembre 2011.

TWAHIRWA, Aimable (2008), « Politique-Rwanda. Les femmes désormais majoritaires au parlement », http://ipsinternational.org/fr/_note.asp?idnews=5050, visité le 4 janvier 2011.

 

--------------


L’INSTITUT NATIONAL DE LA STATISTIQUE (2007), cité par REPUBLIQUE DU RWANDA, MINISTERE DE LA FONCTION PUBLIQUE ET DU TRAVAIL (HABIYAMBERE RUBENGA, Immaculée, consultante) (2008), « Genre et marché de l’emploi », http://www.ilo.org/public/french/region/afpro/kinshasa/download/country/rwanda/genremarcheemploi.pdf, visité le 13 janvier 2012.
    

Les Nana Benz sont des commerçantes africaines qui se sont illustrées dans le domaine des affaires, surtout au Togo, par le commerce des tissus de marque wax hollandais très populaire en Afrique. Leur réussite économique était telle qu’elles circulaient dans la ville en Mercedes Benz. Aujourd’hui affaiblies par la compétition qui s’inscrit dans le contexte de la globalisation, elles ont laissé à leurs héritières le sens des affaires qui leur permet de jouer et de gagner dans un monde compétitif.