Maison de la géographie de Montréal
Maison de la géographie de Montréal Maison de la géographie de Montréal
 
     

Notre combat pour la géographie

         Édith Mukakayumba Jules Lamarre

 

  Édith Mukakayumba, Ph.D.          Jules Lamarre, Ph.D.
Depuis deux ans, très peu d'ajouts ont été fait à notre site Internet, même si nous poursuivons toujours notre lutte pour la survie de la géographie comme discipline universitaire. Il y a eu des succès, comme nos cafés-géo de Québec et de Montréal, nos colloques internationaux, nos deux ouvrages universitaires et un troisième qui s'en vient. Mais il y a eu aussi des échecs qu'on ne s'explique pas encore, comme notre association avec le projet d'une IYGU qui a été annulée, comme ça, malgré tous les efforts que nous lui avions consacrés sept jours par semaine durant près d'une année, surtout Édith. Et plus récemment, il y eu la maison où nous vivons, et qui hébergeait notre Maisons de la géographie de Montréal, qui a été saccagée par un chambreur que nous y avions accueillis, quelqu'un qui, paraît-il, était en état de psychose au moment des événements. Il nous a fait vivre une scène de guerre en temps de paix dont nous sommes heureusement sortis idemmes. Tout cela est maintenant derrière nous et nous espérons pouvoir bientôt rire de tout cela.

Notre mission : réveiller la géographie

 

Dans les universités, la géographie -- comme bien d'autres disciplines de la connaissance -- est menacée de disparaître à cause d'un changement dans la demande sociétale. Aujourd'hui, en effet, on exige des diverses disciplines de la connaissance qu'elles apportent des solutions à une foule de problèmes ponctuels tout en faisant ainsi la démonstration de leur utilité sociale. De là l'accent qui est mis, depuis le secondaire jusqu'à l'Université, sur l'acquisition par les étudiants de la pensée procédurale. Alors, pour être en mesure de répondre à ce nouveau besoin, la géographie s'est spécialisée au point que, dans certains départements de géographie du Québec, en particulier, on a choisi d'enseigner des techniques de la géographie, comme la télédétection, plutôt que la géographie en tant que telle. Même si on pourrait faire les deux...

Pourtant, en tant que discipline pleine et entière de la connaissance, la géographie devrait se consacrer principalement à l'étude des rapports que les humains entretiennent avec la nature, à l'étude d'un dialogue permanent au cours duquel ils sécrètent de la territorialité. Grâce à l'approche globale, la géographie permet de découvrir l'origine commune de bien des problèmes ponctuels et ainsi de limiter l'éparpillement des interventions. De ce point de vue la géographie demeure indispensable pour mieux comprendre un monde que, contre toutes attentes, la mondialisation rend plus opaque.

Comment avons-nous mené le combat ?
Nous avons d'abord utilisé le véhicule des Cafés géographiques, un outil idéal pour faire de la géographie en dehors de l'Université, et aller le plus loin possible, même parfois dans des conditions difficiles. Ensuite il nous a semblé que nous pouvions organiser des colloques internationaux pour mieux débattre de l'état de la géographie institutionnelle avec les professeurs, les principaux intéressés. Nous en avons organisé en 2011, 2012 et 2013, soit tant et aussi longtemps que nous en avons eu les moyens financiers. Puis, il y a eu nos deux ouvrages collectifs, La géographie en question, paru chez Armand Colin à Paris en 2012, et La géographie en action; une collaboration entre la science et le politique, paru aux Presses de l'Université du Québec en 2015, qui ont ajouté au sérieux de notre combat, tout en lui conférant davantage de portée. Un troisième ouvrage est en préparation.

***

Tout a commencé par la création des Cafés géographiques de Québec en 2004 que nous avons organisés en partenariat avec le département de géographie de l'Université Laval. Merci à Alexandre Brun et à Frédéric Lasserre qui étaient là pour donner le coup d'envoi. Merci aux gens du groupe de recherche en développement international pour leur enthousiasme. Merci aux profs et aux étudiants qui y ont cru et aussi aux autres qui nous ont combattus férocement et auxquels nous avons pu tenir tête, heureusement...

Nous avons organisé des cafés géographiques parce que nous voulions disposer d'un espace de débats pour faire de la géographie en dehors des universités, là où nous pourrions discuter plus à l'aise, pensions-nous, de l'avenir de cette discipline. Or nous allions le faire mais toujours sous haute surveillance... C'est pourquoi très vite il nous a fallu cesser d'inviter des géographes comme conférenciers, simple question de survie. Nous nous sommes alors tourné vers les gens qui faisaient les grands titres de l'actualité qui, comme on le sait, se déroule toujours dans des lieux précis et à chaque fois pour d'excellentes raisons géographiques, parmi d'autres.

À Québec, nous avons tenu 18 cafés-géo au Café Chez Temporel situé au 25 de la rue Couillard, dans le Vieux-Québec. L'objectif en était, certes, de s'y rencontrer de temps à autres entre gens qui aiment la géographie afin de passer de bonnes soirées ensemble. Mais c'était aussi l'occasion de découvrir des individus absolument passionnés par ce qu'ils font, des gens passionnant capables d'inspirer la jeunesse et de montrer la direction à suivre en société, d'un point de vue de géographe.

Luc BouthillierMarc BrosseauLouis FortierAntoine Ayoub

(2008-2011)

    
En 2008, nous avons décidé de lancer des Cafés géographiques de Montréal. Nous ne partions pas de rien. Grâce aux Cafés géographiques de Québec, nous avions pu établir des liens de confiance avec le Consulat général des États-Unis à Québec et à Montréal, avec les Forces armées canadiennes et nous avions été bien reçus par la Direction de la diversité sociale à la Ville de Montréal. Soutenus par ces trois institutions, et quelques autres, nous avons pu faire beaucoup de chemin avec notre véhicule tout terrain. Enfin, le Bar Le Saint-Sulpice de la rue Saint-Denis, situé près de l'Université du Québec à Montréal, a accepté d'accueillir nos rencontres géographiques. Il y aurait 22 Cafés géographiques à Montréal, toujours plus stimulants les uns que les autres.

Avant de lancer les Cafés géographiques de Montréal, il nous apparaissait naturel de les organiser en partenariat avec un département de géographie, ce que nous avions fait à Québec. Mais cela nous avait attiré des ennuis incroyables à partir du moment où des géographes du département en question avaient cru très sérieusement qu'on leur faisait la guerre depuis notre « bastion » du Vieux Québec, le Café Chez Temporel. Cela était surtout dû au fait que généralement ces profs-là ne participaient jamais aux cafés-géo et qu'ils pouvaient donc s'inventer des histoires pour se faire peur.

Une fois à Montréal, tout de suite nous avons cherché à établir un partenariat avec un département de géographie qui s'est vite montré ouvert à cette idée mais en nous imposant un carcan capable de nous étouffer net. C'est là que nous avons mieux compris la pensée de Lacoste pour qui il y avait une géographie des professeurs qui n'était pas la géographie, mais bien une partie seulement de celle-ci qu'ils s'étaient appropriés. Nous avons mieux compris aussi qu' il existait surtout une géographie en soi qui appartenait à tout le monde à la seule conditions de s'y intéresser.

Nous étions enfin prêts à oublier les professeurs, du moins ceux qui se croient les seuls autorisés à pratiquer la géographie, comme les médecins, la médecine. Parce que tout le monde sait faire de la géographie mais généralement sans le savoir, et certains avec plus de portée que d'autres, comme les états-majors en général, et les états-majors militaires, en particulier, qui ont commencé à nous intéresser de plus en plus, à partir du moment où ils se sont intéressés à nous. Nous saisissons maintenant pourquoi Lacoste avait pu soutenir que la géographie à courte vue des professeurs était appelée à disparaître. On le voit maintenant.

À Montréal, nous avons donc suivi l'actualité pas à pas. Et un café-géo, auquel tous ceux et celles qui y ont participé n'oublieront jamais, fut celui du Dr McClain, un ancien compagnon de lutte de Martin Luther King. Nous avions organisé ce café-géo avec le Consulat général des États-Unis dans la foulée de la victoire de Barack Obama.

Pour changer d'échelle géographique, et peut-être aider les professeurs des départements de géographie à débattre ensemble de l'état de la géographie universitaire en train d'être réduite à ses seules techniques, nous avons donc décidé d'organiser un grand colloque international de géographie qui s'est tenu à l'Université Bishop dans le cadre de l'Acfas 2011. Et pour être certain qu'il ait lieu, nous l'avons organisé en payant essentiellement de notre poche, même des billets d'avion et tout. Le colloque a eu pour thème Qu'advient-il de la géographie?  Nous voulions savoir si les problèmes de la géographie universitaire québécoise étaient aussi vécus par la géographie universitaire d'ailleurs. Le professeur Dietrich Soyez, alors premier vice-président de l'Union géographique internationale (UGI), avait accepté d'y participer à titre de représentant du professeur Ron Abler, président de cet organisme.

Nous invitons les lecteurs à prendre connaissance du déroulement de ce colloque mémorable. Cette réussite nous impressionne encore d'autant plus que les textes de ses présentations ont été publiés sous notre direction chez Armand Colin en 2012 grâce à une généreuse aide à la publication provenant de l'Union géographique internationale. L'ouvrage s'intitule La géographie en question .

Ce colloque et cette publication ont montré que les problèmes de la géographie universitaire québécoise étaient également ceux que connaît la géographie universitaire d'ailleurs, qu'il s'agit d'un problème global.

À l'époque, nous avions organisé plusieurs cafés géographiques avec des militaires qui nous ont invités en retour au Quartier général des Forces canadiennes à Montréal pour assister à des exposés d'officiers supérieurs de retour de missions. À chaque fois nous étions frappés par la qualité géographique de leurs exposés. Nous avons donc voulu permettre à d'autres géographes de découvrir cette géographie qu'ils pratiquent avec un grand professionnalisme.

Dans le cadre de l'Acfas, nous avons donc organisé un second colloque intitulé Et si la géographie servait, aussi, à faire la paix? qui s'est tenu les 8, 9 et 10 mai 2012 au Palais des Congrès de Montréal. Nos invités d'honneur étaient le général Dallaire, SE Edda Mukabagwiza, ambassadrice du Rwanda au Canada, le professeur Giuliano Bellezza, vice-président de l'Union géographique internationale ainsi que la professeure Anne Godlewska, présidente de l'Association canadienne des géographes. Nous vous invitons à cliquer ici pour voir le déroulement de ce colloque où notamment trois colonels des Forces canadiennes ont présenté des exposés. Nous les en remercions.

Le Congrès international de l'UGI en 2012
Surprise ! Un jour, le Conseil national français de géographie nous a invités tous les deux à participer à des tables rondes de la Francophonie qui allaient être organisées dans le cadre du Congrès international de l'Union géographique internationale (UGI) qui se tiendrait en août 2012 à l'Université de Cologne, en Allemagne.

Ce fut tout un festival de la géographie. Nous invitons les lecteurs à cliquer sur le lien suivant pour en apprendre davantage sur ce Congrès et sur nos prestations.

En 2012, au Congrès de l'UGI dont il vient d'être question, nous avons revu le professeur Benno Werlen dont nous avions fait la connaissance en 2008 à l'Université Laval. À Cologne, comme en 2008, celui-ci pilotait toujours son projet de faire déclarer par les Nations Unies une Année internationale de la compréhension globale du monde -- en anglais, l'International Year of Global Understanding (IYGU) --. Pour le faire décoller, ce projet, Benno Werlen devait le soumettre à l'UNESCO qui, s'il y était approuvé, l'acheminerait ensuite à l'Assemblée générale des Nations Unies pour y être agréé ou pas. Mais à l'UNESCO, pour commencer, son projet devait être piloté obligatoirement par un des pays membres de cette organisation.

Or depuis des années, Benno Werlen n'avait pas pu convaincre un pays d'y piloter son projet. Quand nous l'avons revu à Cologne, les choses allaient de mal en pis. Tout avait trop tardé et ses bailleurs de fonds étaient prêts à jeter l'éponge, nous avait-il dit. Alors tout naivement, Édith lui avait offert de tâter le terrain auprès du Rwanda, son pays d'origine. Et Benno Werlen lui avait aussitôt promis le ciel, les étoiles et aussi quelques galaxies si elle parvenait à convaincre le Rwanda de jouer le rôle de leader politique du projet à l'UNESCO. En prime, et seulement si Édith réussissait son coup, alors il nous aiderait à organiser un colloque à l'Acfas sur l'approche globale en géographie, notre projet de colloque qui semblait l'intéresser, d'autant plus qu'il s'était dit au courant des problèmes vécus par la géographie universitaire québécoise. Il promettait de contacter à ce sujet certains de ses collègues prestigieux du projet d'une IYGU.

C'est ainsi que débuta pour nous la campagne du Rwanda, une véritable bataille de tranchées avec des avancées, des reculs et de nouvelles avancées. Benno appelait à tous les jours depuis l'Allemagne pour prendre des nouvelles. Et les téléphones duraient parfois des heures. Aucune raison de douter de sa bonne foi. Usant de toutes ses connexions, et de tout son acharnement, Édith réussit à obtenir l'aval du Rwanda pour le projet d'une IYGU à la suite de la signature en avril 2013 d'un décret présidentiel. Le projet fut donc piloté à l'UNESCO par le Rwanda qui l'y fit adopter à l'unanimité grâce au travail efficace de plusieurs de ses diplomates. Le projet fut ensuite acheminé à l'Assemblée générale des Nations Unis. Et puis silence radio.

En fait, dès qu'Édith eut remis le Rwanda à Benno sur un plateau, alors ça s'est passé comme dans 1984  de George Orwell : Benno nous a aussitôt effacés du site Internet d'une IYGU tout comme il allait se débarrasser un peu plus tard du Rwanda qui, comme nous, avait investi tant d'efforts dans son projet. Bref, en retour, le Rwanda nous a lui aussi effacés, ce que dans ce cas-ci nous comprenons très bien.

Le colloque de 2013 à l'Acfas
Pour démontrer sa bonne foi, durant la « campagne du Rwanda », Benno Werlen avait contacté certains de ses collègues prestigieux, tous membres du projet d'une IYGU, pour leur demander de participer à l'Université Laval à notre prochain colloque de l'Acfas : Mieux comprendre le monde pour mieux décider ; l'importance de l'approche globale en géographie. Il avait laissé présumer que le projet d'une IYGU pourrait même se charger de leurs frais de voyage. Et tout-à-coup, à deux semaines de l'événement qui devait débuter le 7 mai, à la surprise générale, Benno a fait savoir à tout le monde que lui-même n'avait pas du tout l'intention de participer à ce colloque.

Nous sommes quand même allés de l'avant et quelques-uns des éminents collègues de Benno se sont malgré tout présentés au colloque, dont le professeur Ron Abler, président sortant de l'UGI, un type formidable. Et grâce aux textes de qualité que ces présentateurs nous ont fait parvenir, nous avons pu préparer un bel ouvrage collectif qui a paru en 2015 aux Presses de l'Université du Québec, La géographie en action, une collaboration entre la science et le politique. Nous les en remercions sincèrement au nom de la géographie. Après vérification, nous avons constaté que Benno ne s'était jamais incrit au colloque, ce qu'il aurait dû faire des mois auparavant. Il n'avait donc jamais eu l'intention d'y participer. Nous le remercions quand même, car sans lui, il n'y aurait eu ni ce beau colloque, ni ce beau livre !

Pour clore ce sujet, une anecdote : à ce colloque de l'Acfas, et encore une fois en toute naïveté, nous étions tellement convaincus que les géographes institutionnels accourraient pour célébrer le mariage Rwanda-IYGU que nous avions acheté 45 repas « de luxe » pour un souper que nous voulions leur offrir. Alors nos soupers, pour être sûrs de ne pas les perdre, nous avons dû les distribuer aux passants sur la rue en face du Pavillon De Koninck, là où se tenait le colloque...

 

 

La suite est à venir...